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La littérature centaure

Est-ce que je suis le premier à conjoindre ces deux mots, « littérature » et « centaure », dans le contexte de l’IA du moins? Le simple fait de se poser la question dit quelque chose sur notre époque. Nous sommes à la frontière. Tout reste à inventer, y compris le vocabulaire pour nommer ce qui émerge.

Mi-humaine, mi-machine, la littérature centaure sera sans doute transitoire. À mesure que les camps se formeront – anti-IA contre pro-IA –, les usages hybrides se feront plus rares – ou seront simplement jugés non pertinents, indignes de visibilité. Il y aura les écrivains du sanctuaire, d’un côté, et, de l’autre, les écrivains jetables, prête-noms de la machine.

S’ouvre entre-temps la possibilité d’une littérature centaure. C’est le prochain roman de Sébastien Bailly, si j’ai bien compris.1 C’est aussi, dans une certaine mesure, le roman à succès de Thélyson Orélien : même si Pangram a jugé le livre presque entièrement écrit par l’IA2, il aurait été impossible d’écrire C’était ça ou mourir au complet juste en balançant quelques invites. À tout le moins, le roman a sûrement été écrit scène par scène, et retravaillé des dizaines ou des centaines de fois à grand renfort de prompts. Ce n’est pas le genre de littérature centaure que je trouve très excitante, mais ça en fait partie.

Plus les IA se perfectionneront, plus la part de l’humain nécessaire pour écrire un livre de qualité fondra comme peau de chagrin, jusqu’à ce qu’un simple prompt d’une phrase ou deux suffise. Alors, le champ de la littérature comme produit – le roman et la fiction, du moins – sera noyé, et la littérature centaure, renvoyée au domaine de l’expérimental : des explorations non monnayables, des expériences, des tissages à la suture de l’humain et de la machine.

Comme les mulets, la littérature centaure peinera à se reproduire.


J’écris au futur, et pourtant, plusieurs phénomènes affleurent déjà. N’empêche, il est tôt, il est tôt et en même temps il se fait tard. Tard, car la superintelligence est à nos portes – et avec elle, le risque de catastrophe ou d’extinction. Tôt, très tôt, car on n’est qu’au tout début de la singularité. Si on passe le cap, si on survit, on se retournera vers 2026 et on y verra une aube, un balbutiement.

Parce qu’il est tôt, si tôt, et parce qu’il est tard, très tard, nous devons retrouver la parole prophétique.

Nakhon Ratchasima, Thaïlande

  1. À paraître chez Robert Laffont au début de 2027. Une IA a généré une vingtaine de chapitres, retravaillés pendant six mois. Selon Bailly, il reste de 2 % à 20 % du texte initial. ↩︎

  2. Contrairement à ce qu’on a dit, dans l’état actuel des choses, Pangram est très fiable. J’ai été déçu, en septembre, de voir des acteurs du milieu littéraire partager n’importe quoi sur leurs réseaux sociaux pour défendre Orélien coûte que coûte : des captures d’écran « prouvant » que Pangram étiquette comme « écrit par IA » des textes évidemment humains comme la Bible, Victor Hugo, etc. C’était presque toujours la version gratuite de Pangram ou encore d’autres logiciels de détection, jamais adoubés par des chercheurs indépendants, à la différence de Pangram. Voir Les Décrypteurs, « Controverse Thélyson Orélien : ce qu’il faut savoir sur Pangram », Radio-Canada, 24 septembre 2026; Brian Jabarian et Alex Imas, « Artificial Writing and Automated Detection », NBER, 2025. ↩︎

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