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Herméneutes de la machine

Peut-être deviendrons-nous des herméneutes.

Les mathématiques, encore une fois, fournissent le modèle. Des essaims d’OpenAI ont accompli des percées majeures sur des conjectures parfois centenaires.1 L’outil de vérification Lean les a validées, mais les humains peinent à comprendre le comment, et quand ils demandent aux IA d’expliquer leur démarche, ils ne percutent toujours pas. Des mathématiciens parlent de méthodes « non humaines » – un peu comme le 44e coup de Deep Blue contre Kasparov, en 1997. Le coup d’une intelligence sinon supérieure, du moins étrangère – alien.

Et si, en littérature, les IA en venaient à produire du texte qui, de même, nous dépasserait? Pas du langage abscons, pas du charabia, mais du texte dont on saurait confusément qu’il recèle mille significations et mille trésors. Richesse qu’on n’arriverait pas à percer à la première lecture, ni à la deuxième, ni à la troisième, ni à la centième… Des architectures extrêmement complexes, des théâtres croisés d’énonciation, une infinité de couches de sens…

La littérature deviendrait ainsi une herméneutique. L’équivalent, dans les « humanités », de l’interprétabilité mécaniste. On produirait des études, on écrirait des livres pour tenter de percer les mystères des textes. Déjà, à l’ère pré-intelligence, on n’épuisait jamais les grands textes – c’est ce que Michon appelait, dans Rimbaud le fils, le « moulin herméneutique ». Mais quand même : on pouvait dégager de grandes lignes, expliquer certaines ruptures et continuités, sans jamais achever le sens. L’herméneutique mécaniste, elle, sera dans une position d’infériorité démesurée par rapport aux textes. D’abord en raison de l’abondance : des milliards de phrases scintillantes pourront être produites chaque seconde. Ensuite en raison de l’extrême densité et de l’incommensurable richesse des textes artificiels. Ce sera comme tenter d’éclairer un pays avec une lampe de poche.

Et puis – comme toujours quand on parle d’IA, on peine à trouver un recoin épargné par ses tentacules –, pourquoi l’intelligence ne deviendrait-elle pas sa propre herméneute? Parce que son herméneutique deviendrait, tout comme le texte premier, incompréhensible? D’accord, mais si on lui demande de vulgariser ses trouvailles, ne fera-t-elle pas un meilleur travail que nous?


Prédiction : avant d’en arriver là, nous aurons d’abord des IA écrivaines obséquieuses, l’équivalent littéraire des sycophant chatbots. Des intelligences qui généreront des textes qui plaisent aux humains. Comme le prophétise Thierry Crouzet dans ses carnets, leur production se vendra mieux que la littérature humaine. Peut-être réussiront-elles si bien que presque plus personne ne voudra lire de littérature écrite par des humains?

L’obséquiosité littéraire n’a pas attendu les LLM pour manger les catalogues des éditeurs commerciaux ou conventionnels. Il suffira d’achever le mouvement.

Nakhon Ratchasima, Thaïlande

  1. Sur la preuve de Navier-Stokes, obtenue par environ 10 000 agents et formalisée dans Lean : VentureBeat, 8 septembre 2026; Futurism, 23 septembre 2026. ↩︎

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