La hype de l’agriculture
Nous traversons une drôle de période.
Nous sommes encore des chasseurs-cueilleurs. Mais depuis quelques siècles, le monde change petit à petit : des tribus domestiquent des animaux, cultivent des champs; des collectivités s’agrègent autour de ces activités; des métiers naissent.
Ce n’est encore que le début du commencement, mais on peut suivre les pointillés et deviner la direction du vent. Bien sûr, prédire est difficile, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir, mais on sait au moins cela : le monde sera complètement transformé. On essaie de le communiquer à nos camarades chasseurs-cueilleurs. Sûrement, ils voient la même chose que nous.
– L’agriculture? Que de la hype!
Certains ont des arguments pour expliquer pourquoi les progrès vont stopper net. Pas assez de connaissances (données); pas assez d’eau (pour les térabêtes); pas assez de matière première; pas assez d’énergie…
D’autres n’ont pas d’opinion, mais sont juste tannés d’entendre parler d’agriculture.
– Dans 1000 ans, on sera encore en train de remplir nos paniers de baies et de chasser le mammouth. Mark my words!
Il n’y a pas de bonne traduction française, que je sache, pour dire ai-pilled. La piqûre de l’IA? Ce n’est pas du tout ça. Avoir avalé la pilule, c’est être convaincu de l’extrême puissance de la révolution. Si, rétrospectivement, on se rend compte qu’on a exagéré cette puissance, on pourra dire que la pilule aura été un élixir de charlatan. Si, au contraire, la puissance s’avère, ç’aura été une drogue qui aide à voir la réalité telle qu’elle est, comme la pastille rouge de The Matrix.
Il faut quand même reconnaître que jusqu’à maintenant, les progrès spectaculaires en IA ont foulé aux pieds les prétentions des gobeurs de pilules bleues (Gary Marcus, Ed Zitron) et confirmé les intuitions des avaleurs de pilules rouges.
Parfois, la différence tient à la vision du temps.
Je discute de la Révolution artificielle avec une collègue interprète, qui a mon âge environ.
– Bah, de toute façon, je ne serai plus là quand ça se produira.
– Tu as un cancer en phase terminale?
On reconduit dans le présent une temporalité qui ne colle plus, mais plus du tout au contemporain. Fini, le temps où les changements se présentaient à un rythme pépère. La Révolution agricole a mis quelque cinq millénaires à se concrétiser à l’échelle mondiale; la Révolution industrielle, environ un siècle et demi, soit un rythme de changement plus de trente fois plus rapide. Si on reporte le même facteur multiplicateur sur la comparaison industriel/IA, on obtient environ… 5 ans. C’est un peu court, j’en conviens, mais ça colle presque au scénario prévisionniste AI 2027 : si on ne ralentit pas le rythme, si on suit la consigne de Trump – Let ’er rip! –, il est probable que tout sera joué dès 2029 ou 2030 environ, soit sept ou huit ans après le lancement grand public de ChatGPT, ou cinq ou six ans après la sortie, en 2024 et 2025, des premiers modèles réflexifs et agentiques puissants (o1 d’OpenAI, Claude Opus 4 d’Anthropic).
Dans un tel scénario, les risques d’extinction de l’humanité sont très importants. Selon AI 2027, il s’agit du dénouement le plus plausible; l’issue heureuse de la branche « slowdown » (ralentissement), jugée moins probable, repose en partie sur un coup de bol, au dire même des auteurs – un processus d’alignement réussi, en quelques mois seulement, grâce à la chaîne de pensée.
Dans le scénario AI 2040 – qui n’est pas une prédiction, celui-là, mais une recommandation – on « étire » la Révolution artificielle. Au lieu de tourner à plein régime sur une période compressée, elle s’étendrait sur quinze ans, jusqu’à 2040. Cette temporalité est moins organique, plus « artificielle », justement : elle doit être imposée par des décisions politiques. Elle n’adviendra pas d’elle-même.
Telle est la ligne de partage des eaux. La vision du temps : voilà ce qui fait la différence entre continuer à vivre comme si de rien n’était, et ressentir un immense vertige. (Ce n’est pas plus mal, peut-être, que d’aller son train comme avant : j’envie parfois ceux qui sont épargnés par l’IA-anxiété.)
Un vertige et une urgence : faute de pouvoir changer le monde, au moins, témoigner de la transition.
Nakhon Ratchasima, Thaïlande