Terminal terrestre

Notes

C’est un texte écrit dans les cafés et les chambres d’hôtel, une sorte de carnet de voyage sans trajectoire subjective et sans linéarité. Une traversée en rase-mottes, la peau ripée contre l’asphalte et la terre battue. À l’affût du grondement d’un moteur, d’une voix, d’un tremblement de terre ou d’une veine qui palpite, on colle l’oreille contre le métal des voies et on écoute l’inquiétude du présent.

L’idée a commencé à germer en 2017, mais c’est en mars 2018, alors que je voyage à scooter entre Sóc Trăng et l’île de Phú Quốc, au Vietnam, que deux images concrètes me frappent en plein visage. D’abord, celle d’un homme sur son vieux scooter fatigué, les pieds mal en point dans ses tongs, qui transporte derrière lui un empilement de caisses de bouteilles de bière. Ensuite, celle d’un camion très carré, bruyant, qui transporte un chargement de bonbonnes de gaz. Des images banales en Asie du Sud-Est. Et pourtant, j’ai senti que c’était ça. Senti qu’il me fallait trouver dans l’écriture quelque chose qui relève de ces visions : porter le poids des choses, transporter la matière avec les moyens de la phrase.

Dès les premiers morceaux de texte rédigés six mois plus tard, je cherche une langue tournée vers le dehors, prélevée à la concrétude du monde. Au fil des voyages, un nuage de matière prend forme : poussière, caoutchouc, gaz et huiles, fumée, vapeur et suie, cuirs et peaux, asphalte, terre battue, bois, plastique, essence et gasoil, pierre et goudron, bière, pluie, chair, moiteur, résine… Bien sûr, il y a une subjectivité voyageuse, un je qui traverse les territoires, mais ce qui cherche à prendre visage, je crois, c’est surtout une sorte de on au sens d’homme : la part d’humanité qui agit les choses lorsqu’on les éprouve. Cette humaine extériorité est histoire, personnages et récits. Elle est aussi, dans son apparition, monstruosité.

Comment, en se frottant contre le dehors, dépasser la description pour atteindre à la fable? Comment extraire une part d’imaginaire de ce qui défile, en évitant de s’envoler trop vite dans les notions de « rencontre », de « devenir » ou d’« altérité », qui sont devenues les mantras de la littérature du voyage? Dès que l’on commence à se détacher de la croûte sensible de l’expérience – et cela arrive, je le reconnais, dans ces moments où le soi et l’autre deviennent les personnages principaux du récit –, dès que l’on voit le sol s’éloigner, on reporte l’attention sur la sensation. On cherche dans la matière ce qui l’exalte et la transforme en or. On exagère le dehors jusqu’à ce que le drame se transporte là, dans le cognement des machines, la froideur des murs de planches ou la sueur des corps qui dansent.

On reconnaîtra dans ce texte des motifs de l’Équateur, de la Thaïlande, du Myanmar, de l’Indonésie, du Cambodge, etc. : couleurs, noms de lieux, mots en langue étrangère, habits, tatouages, mets, fruits, reliefs et paysages qui peuvent susciter le sentiment de l’ailleurs. Mais c’est un ailleurs zébré de proximités. D’un pays à l’autre, on retrouve les mêmes duretés, les mêmes chocs, les mêmes ivresses. On cherche à dévoiler la strate matérielle qui traverse et rapproche les formes extérieures diverses. Le fer est le fer où qu’il soit. D’ailleurs, on voyagera aussi au Québec et en Ontario. « Cela pourrait être n’importe où », écrivait Maude Smith Gagnon dans Un drap. Une place1.

On se déplace à pied, en avion, en train, en autobus, en voiture, à moto, en tuk-tuk. On est dans un aéroport, sur la route, dans la rue, dans un bar, sous un échangeur, dans une gare routière. On est confronté à la banalité. Mais les choses ne sont banales qu’en apparence. Dès que l’on en décompose les mouvements et les teneurs, elles s’animent, deviennent puissances, figures, surtout lorsque l’on porte sur elles un regard catastrophé – le regard de notre époque en crise climatique. Catastrophé et quasi délirant : il faut une touche de paranoïa (accentuée par la solitude du voyage) pour amplifier les chocs, les hostilités, les combats minuscules qui ont cours entre les choses et entre les corps.

Bangkok, février 2025


Dès l’origine, j’ai conçu Terminal terrestre comme un ouvrage inachevable, non linéaire et non bordé. Si on le souhaite vraiment, on peut reconstituer les voyages ou rétablir la chronologie, mais cela n’aurait aucun sens. Chaque fragment a été écrit en gardant à l’esprit cette notion de non-linéarité, en sachant qu’il risquait d’apparaître à n’importe quel endroit du parcours de lecture : en incipit, à la fin, ou n’importe où au milieu. Ainsi, chaque texte forme un petit univers à lui tout seul et présente en même temps, comme un neurone hérissé de dendrites, des branches permettant de le relier à d’autres micro-univers. En l’occurrence, ce sont les mots-clés liés à la matière qui jouent le rôle des synapses : c’est en suivant ces filons que l’on voyage entre les textes, charriant de l’un à l’autre des impressions et des substances du monde.

En 2019, j’ai construit une première version web sur mon ancien site Wix, selon une architecture très basique (nuage de mots-clés, navigation à choix multiples). Je m’imaginais poursuivre mes voyages et le chantier pendant des années, voire des décennies. Puis la pandémie de COVID-19 a frappé. J’ai quand même ajouté deux fragments pendant l’accalmie de l’été 2020, mais après, je n’ai presque plus voyagé. J’ai fait tout le contraire : j’ai construit une maison. Quand j’ai enfin pu revenir à la vie nomade en 2024, j’ai eu du mal à reprendre le chantier. Il y a donc un hiatus de plus de cinq ans dans Terminal terrestre. Ce n’est qu’en mai 2026, à Malé, aux Maldives, que l’engrenage a remordu. Je ne sais pas si j’arriverai à reprendre le rythme pré-pandémique, mais je sais maintenant que je peux – que je dois – continuer.

Je remercie du fond du cœur Arnaud Maïsetti, qui a révisé avec moi les textes précédant le hiatus.

Grâce aux avancées de l’intelligence artificielle, je viens de reconstruire, en ce mois de septembre 2026, le site Terminal terrestre au moyen de Claude Code (Opus 5.5). Le site ressemble maintenant à ce que j’avais en tête à l’origine. J’ai prévu un mécanisme dynamique : lors de l’ajout de nouveaux textes, les mots-clés et d’autres éléments seront mis à jour; de nouveaux parcours deviendront possibles. Terminal terrestre renaît tel que je l’avais imaginé : comme une masse de matière en expansion conçue, écrite et publiée en dehors de l’univers livresque.

Bien que j’utilise Claude pour programmer le site, je précise que tous les textes sont écrits à la main – précision utile, peut-être, en ce mois où le monde littéraire a découvert à la dure les capacités d’écriture des IA.

Nakhon Ratchasima, septembre 2026

Le projet

Terminal terrestre est un ouvrage au long cours de Mahigan Lepage. Un récit planétaire écrit de l'intérieur d'une époque catastrophée.

Au ras des asphaltes et des bétons, à la peau de la terre battue, il y a du vivant qui s'agrippe à l'écorce terrestre; des drames actifs qui se jouent dans l'instant. Multipliés par cent, par mille, ces micro-récits formeraient quelque chose comme un monde – une masse mouvante où l'on pourrait voyager.

On avance dans Terminal terrestre en suivant les filons de la matière concrète : peau, acier, caoutchouc, diesel, cheveux... Car il n'y a pas de bord, pas d'au-delà. Il n'y a que la croûte dure de l'expérience qui traverse les lieux et les corps, les temps.

Inventaire in progress