Manta, 17 septembre 2018
Un taxi longe la côte. À son bord Alberto et Carlos, nouveaux amis du Vénézuéla qui travaillent dans une usine de poisson à Manta.
Les feux blancs des pétroliers scintillent au large. On traverse la banlieue, on arpente les boulevards de poussière.
À l’entrée du club il faut montrer patte blanche. Le videur me dévisage, prend mon passeport en photo, demande à voir les cédulas des amis. Enfin on pénètre dans l’antre. Au fond est une scène d’effeuillage faisant face à un parterre d’hommes aux visages sérieux, en conciliabule avec des Pilsner et des Club Verde. Une fille descend sur la scène par une sorte d'ascenseur. Elle commence son numéro, épluche les dentelles et les soies synthétiques. Elle est forte, serre le poteau entre ses cuisses musclées, s’y suspend comme une trapéziste. Un gars lui tend des billets qu’elle cale dans ses bottes. Elle le regarde droit dans les yeux, tend un doigt vers le sud, sur ses lèvres on peut lire le mot :
– ¡Mira!
D’un coup elle se jette au sol et fait le grand écart, épate son sexe glabre sous le nez du client.
Autour de la salle sont des portes numérotées, certaines fermées, d’autres entrouvertes. Des filles à moitié nues soupirent dans les embrasures. À main gauche est une femme à lunettes, les fesses énormes, shootées au silicone. Sa voisine une géante, dos large et musclé, six pieds quatre au moins : elle nous surplombe. À main droite une marchande d'amour en nuisette échancrée : elle expose le galbe rond et dur de ses faux seins. Quand une fille a fini son numéro, elle s’encadre dans l’une des portes et attend les clients. On dirait le red light d’une ville portuaire, et qu’on est, nous les hommes, des marins crasseux et imbibés.
– ¿Cuanto cuesta? je demande à mes amis.
« Diez dolares por diez minutos », me répond Alberto qui va d’une fille à l’autre, colle son haleine à leur visage, discute avec elles. Il est en train de négocier une passe pour moi, avec la fille à lunettes :
– A ella le gusta el gringo.
Merci Alberto, pas ce soir!
Lui non plus. Il n’a pas assez d’argent. Il se contentera de boire de la bière. Il a trente-neuf ans, belle gueule, physique d’athlète. Il vient de la sierra venezolana. Il a un bon boulot à l’usine : responsable des exportations. Il expédie vers la Chine des conteneurs remplis de poissons. Carlos, vingt-deux ans, cheveux noirs, tout sourire, dentition chaotique, à l’usine il étripe les poissons. C'est le fils adoptif d’Alberto! Ils se rincent l’œil ensemble aux danseuses. Sortie père-fils, comme on dit. Personne ne bave autant que Carlos. Il est en pâmoison devant les filles, surtout celles-ci qui défilent sur la scène à présent : jeunes, corps fins, peaux élastiques, petits seins. Il ne se peut plus, Carlos.
Les haut-parleurs dégorgent toujours les mêmes musiques latines au rythme pressé. À la table d'à côté des femmes trans se sont installées, qui nous zieutent du coin de l’œil. Les hommes aux autres tables rotent leur bière et fouillent leurs poches. Un client sort de la porte numéro 13 en ajustant son pantalon. Dans les vapeurs de l’alcool, Alberto se confie à moi, il me parle de sa peine. Un an et demi qu’il n’est pas retourné au Vénézuéla. Un an et demi sans voir son esposa et ses hijas!
– En mi corazón estoy muy triste.
Son visage si près du mien, je respire son souffle, son haleine, sa tristeza aussi.
Autour de nous le monde se liquéfie et se déverse : les bières et les musiques, les néons et les dollars, les sexes et les mains, tout s'épanche comme une bave sur les corps poissonneux.