Balige, 8 juillet 2019
Au crépuscule ça se presse aux portes des restos. Ça assiège les kiosques qui bordent les trottoirs. Ça harcèle les cuisiniers de noms de plats criés. Les gens attendent leur commande avec des airs impérieux. Dans ce pays les cuisines sont devant, les tables derrière : les nouilles sautent dans le wok sous le porche, pirouettent sur la spatule de l’oncle agile, atterrissent sur des carrés de papier ciré : take away pour les clients cordés sur le banc comme des patients.
Sous les grosses gouttes de pluie, dans la noirceur qui tombe, j’emporte mon mie goreng sur le scooter blanc. L’hôtel est loin et la route, dangereuse. La visière devient une plage de flashs et de grossissements. Je quitte Balige et il faut monter, grimper sur la hauteur de Silangit. Les phares des camions m’éblouissent et me saisissent. Les nids profonds m’attendent dans les tournants. Le peu d’énergie que le jour m’a laissé, je le consume dans le déchiffrement des feux, le décryptage du kaléidoscope, le balayage de la chaussée, le jaugeage des dangers qui viennent. Sous l’averse qui fouette je négocie les courbes, j’attaque les montées, je dépasse les trucks tortues et leurs fumées noires. Je vais à l’aveugle et au bonheur la chance : je pourrais bien mourir ici, je me dis, ce soir, sur cette route, sous cette pluie. Comme ce chien mort et sa grimace dentée, juste là au bord du fossé. Je pourrais crever sous les roues d’un camion venant en sens inverse, sous une jeep borgne que j’aurais prise pour une moto, près d’une flache mangeuse de roue qui m’aurait envoyé riper contre l’asphalte.
Mais soudain la montée s’apaise. À travers la vision ruisselante, je vois poindre les trois lettres lumineuses, blanc sur rouge, qui me mirent avec leurs yeux de chouette : c’est mon hôtel, OYO.