Terminal terrestre

Mae Sam Laep, 31 octobre 2019

Au bout d’un chemin qui fraye avec la jungle, sur les rives calmes du fleuve Salouen, il y a ce qu’on appelle encore un poste de traite. Mae Sam Laep ses petites cabanes, ses toits de chaume, ses murs de bambou tressé, ses planchers de teck usés. Mae Sam Laep sa rue de négoces au-dessus du fleuve : vêtements, essence, aliments, jouets, choses de plastique. Quelques bouis-bouis, un kiosque à café. Des viandes qui grillent sur les charbons. Des chiens qui dorment, des enfants qui jouent. Un guest house qui ne paie pas de mine (auberge de port, chambre de transit). Un petit poste officiel, un fonctionnaire en uniforme.

De l’autre côté du fleuve commence le Myanmar. Quelques cabanes au-dessus de la falaise. Je demande au fonctionnaire, en thaï :

– Il y a une route de l’autre côté?

– Non. C’est la forêt. Les Birmans ont le droit de traverser le fleuve et de venir acheter des choses ici.

Poste-frontière, lieu de passage, charnière de la route et du fleuve, plaque de transbordement entre les bateaux et les camionnettes. En contrebas, des rafiots effilés restent parqués. Des gens en déchargent des sacs, des poches, des bidons lourds. Des pick-up descendent au débarcadère, se lestent ou se délestent, remontent et reprennent la route. Je demande encore au fonctionnaire :

– Ils transportent quoi, dans les bateaux?

– De tout. De l’huile, de la nourriture. Des gens. Même des buffles!

Les bateaux remontent le Salouen, en suivent les méandres, accostent au milieu de la jungle : on jette quelques poches sur le sable, on charge des cages remplies de poulets, et on repart. Cachés derrière les palmiers, quelques cabanes, une poignée de familles, un lieu qui porte un nom.

Pourrait-on aller plus loin aujourd’hui, dans ce monde rapproché, qu’à remonter le Salouen dans un bateau à diesel le long de la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar?

Le projet

Terminal terrestre est un ouvrage au long cours de Mahigan Lepage. Un récit planétaire écrit de l'intérieur d'une époque catastrophée.

Au ras des asphaltes et des bétons, à la peau de la terre battue, il y a du vivant qui s'agrippe à l'écorce terrestre; des drames actifs qui se jouent dans l'instant. Multipliés par cent, par mille, ces micro-récits formeraient quelque chose comme un monde – une masse mouvante où l'on pourrait voyager.

On avance dans Terminal terrestre en suivant les filons de la matière concrète : peau, acier, caoutchouc, diesel, cheveux... Car il n'y a pas de bord, pas d'au-delà. Il n'y a que la croûte dure de l'expérience qui traverse les lieux et les corps, les temps.

Notes sur le projet

Inventaire in progress