Terminal terrestre

De Balige à Janji Raja, 11 juillet 2019

Sur une crête surplombant le lac Toba, parmi les oiseaux et les trompettes des anges, le petit chemin bitumé avance dans le paysage. Tracé étroit pour les deux-roues seulement : parfois il se défait, le bitume s’effrite dans les pierres et la terre ocre. Je traverse de minuscules hameaux, quelques maisons qui se serrent les coudes, et cela porte un nom. Sur des bâches étendues sèchent les noix andaliman qui engourdissent la langue. Sur certains palmiers sont accrochés des seaux pour recueillir le tuak, ce vin qui fermente dans l’arbre, alcool cheap et aimé des Bataks :

– We drink it in the evening to make us warm inside.

Le petit chemin se jette dans la route nouvelle, un peu plus large et mieux bitumée. Mais tranquille, mais zigzags. Des vêtements étendus sur les garde-fous. Des gens assis au bord du chemin derrière des paniers remplis de petites mangues – de celles qu’on mange à pleine croquée, avec la pelure. Je traverse Muara et c’est jour de marché. Mon passage fait lever les cris amicaux :

– Hello, Mister!

– Bule! Bule!1

Sur le scooter blanc je longe la côte, tantôt au ras du lac, tantôt sur les hauteurs. J’avale les droits bien asphaltés, je grignote lentement les tronçons caillouteux. Des maisons de parpaing aux toits de tôle. Des maisons bataks aux toits concaves – de tôle aussi. De longues chutes d’eau fusent des pentes gazonnantes comme des torrents de lave.

Puis je plonge, devant Bakkara, dans ce paysage délicieux : une baie circulaire avec, au centre, un îlot rond, si rond – et vert, si vert. Sans arbres ou presque, comme si dans l’eau il fondait : boule de crème glacée au thé vert flottant dans un lait sucré.

Mais plus loin, à Janji Raja, les rocs de nouveau se lèvent sous la poussière et les nuages gris. Terrasses de riz à sec, paysage de pierres, de pioches, de dur labeur à vous casser les dents. Les tombeaux à croix se dressent au milieu des champs.

Ici on enterre les morts dans le paysage.

Le projet

Terminal terrestre est un ouvrage au long cours de Mahigan Lepage. Un récit planétaire écrit de l'intérieur d'une époque catastrophée.

Au ras des asphaltes et des bétons, à la peau de la terre battue, il y a du vivant qui s'agrippe à l'écorce terrestre; des drames actifs qui se jouent dans l'instant. Multipliés par cent, par mille, ces micro-récits formeraient quelque chose comme un monde – une masse mouvante où l'on pourrait voyager.

On avance dans Terminal terrestre en suivant les filons de la matière concrète : peau, acier, caoutchouc, diesel, cheveux... Car il n'y a pas de bord, pas d'au-delà. Il n'y a que la croûte dure de l'expérience qui traverse les lieux et les corps, les temps.

Notes sur le projet

Inventaire in progress