Chom Thong, 1er novembre 2019
Village devenu ville devenue route.
Chom Thong ne devait être qu’un bled tranquille, hameau du Nord dans le paysage frais : d’un côté les montagnes s’étageant vers Doi Inthanon (la plus haute montagne du pays), de l’autre les champs et l’aval des rivières. Qui a eu la mauvaise idée de bâtir cette ville le long de la route? À moins que ce ne soit la route qui ait été coulée au milieu de la ville – coulée comme béton, et durcie.
Maintenant, les machines de fer font trembler la terre.
Rue devenue boulevard devenu route. À peu de distance sont des carrières, du sable et du roc à transporter et à vendre. Des trucks lourds piétinent la ville à longueur de jour. Camions de fer carrés, solides et hauts, tantôt beiges, tantôt ornés de flammes. Souvent ils tirent une remorque, une seconde benne, et deviennent ainsi locomotive, train à deux wagons. Du matin au soir cela traverse la ville en poussant des cris rauques et des soupirs d’air pulsé.
Il y a des accidents, me dit une habitante de Chom Thong. Il y a des morts. Beaucoup demandent la construction d'une voie de contournement – ce n’est pas demain la veille. Pour l’instant, Chom Thong est cette voie que pilonnent les camions et les bus, pare-chocs à pare-chocs entre les deux rangs de shops tremblantes, courageuses, qui s’entêtent à dire ville quand la route dit route. Chom Thong n’est que ce fil, cette corde qui blesse. À peine y a-t-il des rues transversales, quelques soï qui vont vite mourir dans un champ – et comme c’est calme déjà, étrangement calme, tout juste derrière la route, côté champ, à l’envers du décor.
Je marche le long de Chom Thong, parce qu’ici le sens de la largeur n'existe pas. Je marche sur le caniveau, dans la tranchée de la ville-route.
Les roues des poids lourds nous surplombent, nous écrasent, nous délayent, nous réduisent en bouillie – et liquide on coule dans le caniveau, on se mêle aux eaux huileuses qui ruissellent sous l’asphalte.