Ottawa, 27 août 2020
Les rues respirent dans la capitale suspendue. Les hordes de touristes ne déferlent plus. Les Ottaviens marchent dans la vacance, font les difficiles devant les restaurants vides, attrapent une queue de castor au passage – pâtisserie amphibie dégoulinante de sucre.
Les mendiants s’agglutinent autour de l’Armée du salut : barbes de guerriers, rides de combattantes, regards durs et qui s’ennuient, choses fumées, poudres prisées, bouteilles.
Je m’installe à une table sur la terrasse avant du Château Lafayette, Est. 1849. Nom trop grand, âge trop vénérable pour ce que c’est en réalité : un débit de boisson sans éclat qui attire les artistes, les drogués et les alcooliques du coin. Pour faire comme l’homme à la table d’à-côté, je commande une quille de Labatt 50. On me la sert accompagnée d’un verre minuscule format taverne.
À une table sur la gauche sont trois vieux – qui la moustache roussie, qui la casquette de baseball, qui le bandana –, une quinquagénaire asiatique et une sexagénaire à mèches bleues. Cela refait le monde en descendant des bouteilles de Corona – une blague subtile, peut-être, une attitude de trompe-la-mort devant le coronavirus? Les hommes brouillonnent l’histoire, parlent des Britanniques (« The British did this, the British did that… »), théorisent que « the Koran is the same as the Bible ». Les femmes se lèvent toutes les dix minutes pour aller se griller des Player’s sur le trottoir.
Le musicien vient d’arriver. Il griffonne du blues derrière un plexiglas. De pauvres hères défilent sur le trottoir, quémandent de la monnaie et des clopes aux imbibés de la terrasse. Un type boite superbement : mohawk délavé, bottes de combat, treillis camouflage du surplus d’armée, canne multicolore à pommeau.
À la table de droite sont trois gars qui plaisantent, parlent de filles, disent fuck tous les trois mots. L’un d'eux a sur la tête un bouquet des rastas blonds retenu par un foulard. Il a les rides de qui a vécu dans le plaisir flambé : l’air vieux et jeune à la fois comme un rocker qui a du millage. Ses compagnons parlent de finances personnelles, disent qu'ils n’ont pas d’épargne, « No fucking savings ».
– I tried to save it all, dit le type à rastas, I just kept investing in this thing called cocain. I’d put it in my face.
J’ai fini d’écoper ma Labatt 50. Je me lève. J’erre dans le Marché By. Les passants masqués me jettent des regards indéchiffrables. Des êtres au visage tanné gisent sur les trottoirs. Comme si la ville, vidée de ses visiteurs, dévoilait son revers : une grimace derrière un masque. Un gars dans la vingtaine, propre sur lui, canotier de feutre noir, erre le long du boulevard en monologuant :
– The Spanish, the Portuguese... Maybe there’s more. They are all bitter, actually. We have to put them in jail first, the ones in control, to show the others...
Je rentre à mon auberge, le Hi Ottawa Jail Hostel, ancienne prison de la capitale. Je m’endors derrière les barreaux, dans une cellule qui – une plaque me l'apprend – a déjà abrité un pyromane.
L'alcool brûle les gorges. La poudre grille les cellules. Le délire est un feu qui fait son nid dans le crâne. On a des rêves comme des incendies.