De Bangkok à Hua Hin, 29 décembre 2018
Dans le wagon-restaurant d’un train de la Seconde Guerre mondiale, voitures bourgogne à rayures moutarde, les haut-parleurs dégorgent un vieux rock thaïlandais. Rythme frénétique, guitare électrique, paroles comiques pour les fêtes de village. Musique pour un road-trip en pick-up sur les routes du Siam.
Fenêtres ouvertes le wagon bondit sur les vieux rails, grince sa vie dans les aiguillages, se tortille sous les échangeurs. Des filaments de bidonville s'accrochent aux abords, sur les terres publiques du State Railway. Il y a des tuk-tuk et des cages à poules. Des hommes torse nu qui siphonnent des Chang. Une statue de culte enguirlandée de fleurs. Des femmes se douchant à l’écope, cheveux collés au visage, corps enveloppé dans un sarong.
La musique en boîte est aveugle à ce qui l’entoure. Elle continue à crier sa joie avec sa voix nasillarde et ses accords de noce. Dans le virage un kid du bidonville expose son zizi devant les fenêtres du train, se branle la gueule fendue jusqu’aux oreilles. Derrière lui un chœur explose de rire. La dame du wagon-restaurant n’a rien vu, qui parle à quelqu’un au téléphone, l’air grognard. Fil du iPhone maintenu entre les lèvres, elle mord dedans comme un bouledogue pour tenir le micro suspendu près de sa bouche. Elle gueule des futilités par-dessus la musique.
Le train s’arrête dans les petites gares aux noms bondissants, Bang Bamru, Salaya, Nakhonpathom. Sur les quais les chefs de gare, costume gris et casquette écussonnée, sonnent la grosse cloche pour signaler les arrivées et les départs. Dans le wagon un contrôleur au costume identique, étoiles aux épaulettes, s’assoit à une table et fume des cigarettes – et la boucane vintage emplit le wagon. Les garçons du restaurant portent des costumes orange surannés. Ils n’ont pas de bière à nous servir : la junte a interdit la vente d’alcool dans les trains, et ça ne plaît à personne, ni aux garçons, ni à moi, ni à la musique qui ne connaît que la fête.
À une autre table des adolescents prennent place. Ils portent des petites moustaches et des miguels, avalent studieusement leur mama – soupe épicée dans un gobelet de carton, à saveur de porc ou de tom yam.
Je note ce qui passe et va – couleurs, visages, cheveux, costumes et accords –, comme si le monde se résumait à ce wagon qui roule au rythme d’un vieux rock thaï…