Terminal terrestre

Hakha, État Chin, 17-18 janvier 2019

Ville glaciale. Capitale de province. Impression de bout du monde. Hakha et ses huit degrés Celsius en ce mois de janvier. Hakha et son plateau de terre roussie et chauve. Hakha et ses bâtiments en planches aux couleurs de bateaux. Hakha et son air de ville du Nord sous le tropique du Cancer, son air de ville portuaire à 2000 mètres d’altitude.

Le soir tombé je m’enfonce dans la cale d’un restaurant-bar. Pièce sans fenêtres au plancher mal cloué. Je m’installe seul à une table. Pour accompagner ma bouteille de bière Myanmar, on m’apporte une soupe épicée, très poivrée, qui réchauffe l’intérieur et donne soif. À la table d’à côté des hommes à demi endormis avalent des verres de rhum et fument des cheeroots. Les jeunes serveuses se cachent derrière les embrasures, risquent un coup d’œil, pouffent de rire quand nos regards se croisent.

Je roule mon sommeil sous une montagne de couverture. Puis au matin je marche dans la rue affairée. Les industries lourdes occupent le centre de la ville : poches de sable, poches de gravier, poches de ciment; ateliers de mécanique; riz et farine en gros; trucks sales en train d’être chargés ou déchargés devant les commerces. Sur la colline, derrière les rangées de maisons multicolores, une grande traîne de poussière se lève, qui indique la route.

Je pénètre dans le Hakha Town Café et je commande un double espresso. Je n’en ai pas bu la moitié que la jeune femme du café, qui parle l’anglais dans cette ville aux confins, vient me voir et me demande :

– Can I talk to you before you leave?

– Sure. What do you want to talk about?

– It’s my secret.

Au moment de partir, je la relance :

– So, what did you want to tell me?

– I want to see you again.

Le projet

Terminal terrestre est un ouvrage au long cours de Mahigan Lepage. Un récit planétaire écrit de l'intérieur d'une époque catastrophée.

Au ras des asphaltes et des bétons, à la peau de la terre battue, il y a du vivant qui s'agrippe à l'écorce terrestre; des drames actifs qui se jouent dans l'instant. Multipliés par cent, par mille, ces micro-récits formeraient quelque chose comme un monde – une masse mouvante où l'on pourrait voyager.

On avance dans Terminal terrestre en suivant les filons de la matière concrète : peau, acier, caoutchouc, diesel, cheveux... Car il n'y a pas de bord, pas d'au-delà. Il n'y a que la croûte dure de l'expérience qui traverse les lieux et les corps, les temps.

Notes sur le projet

Inventaire in progress