Terminal terrestre

Sihanoukville, 9 janvier 2020

Le chantier s’annonce aux trucks qui transportent le roc brisé, aux carrières comme des bouchées dans la croûte, aux cylindres des cimenteries et aux bétonnières parquées, à la poussière qui ternit l’esquisse des charpentes au loin.

Ville qui n’est pas une ville mais sa levée de terre, son retour, le retournement du sol qui expose ses matières. Armatures d’acier, empilements de briques, poches de ciment, pyramides de décombres. Sol bêché, blessé, terre battue, ameublie puis durcie, rebattue; déchets de plastique qui remontent, affleurent puis replongent, roulent et se noient dans les déblais.

Chaussée crevée, travaux sans fin, gorges de calvette, sillons de rocaille – à traverser. Heureusement que je conduis une tracker, vieille Honda DR223 pétaradante, petit châssis mais grosses roues à larges crampons. Je me force passage dans la ville-chantier, la ville-champignon, à travers les obstacles terreux, les camions qui cognent, les scooters qui fraient. Et les constructions inachevées : dizaines, centaines de squelettes de béton et d’acier enveloppés dans des échafaudages ou des filets brunis, dressés sous des grues à l’arrêt, attendant qu’on leur donne un visage et une chair. De loin en loin, des endroits réservés, comme isolés, finis ou presque, casino ou boutique Adidas, façades lisses et portails hauts – tout assiégés de chaos, de bruit et de poussière.

Ce qui est en train d’émerger de la terre tremblante : une ville casino, une Las Vegas de l’Est construite par et pour les Chinois. Partout ce sont leurs caractères qui ornent les buildings et les petites shops. Même les ouvriers sont chinois : le Cambodge n’a donné que la terre – ne l’a pas donnée, se l’est fait prendre, comme un tapis tiré de sous ses pieds, spolié par les dirigeants qui en avaient la charge, vendu au mètre carré à des millionnaires venus du nord.

Dans la brunante, je roule sur le grand boulevard de poussière orangée. Les jeux de lumière commencent à danser sur les façades des casinos. Devant les chantiers, des travailleurs, des travailleuses et leurs enfants se douchent à l’écope. Dans les immeubles inachevés, on perçoit des lueurs et des musiques chinoises. Des ouvriers vivent là, mangent là, dorment là, dans la cage thoracique des squelettes. D’autres habitent des baraques en tôle jetées au bord des chantiers. Dans les petites rues, la vie s’organise, la vie quand même, le laver et le manger, le boire, le coucher. Dans les fossés, on fait brûler les ordures, les plastiques, en de petits feux rituels. Les bordels attendent les premiers clients du soir – salons de massage happy ending ou façades blanches sans enseigne, femmes en minijupe assises devant sur des chaises roses.

Je retourne à l’hôtel dans la noirceur par une route en chantier – une assise de gravier –, à travers des espaces vagues, des lots en attente, des zones mal éclairées. Le camion qui roule devant moi fait lever une tempête de sable. Je ne vois plus rien que la poussière, les phares qui me sautent aux yeux, quelques feux là-bas au loin, des mirages de casinos.

Notre monde n’a pas de bord, mais s’il avait un noyau, s’il fallait le condenser, il s’appellerait peut-être Sihanoukville. Pour la violence et l’inachèvement. Pour l’expansion et pour la chauffe. Pour l’emprise sur le sol par la frénésie outillée de l’homme.

Ces buildings mort-nés, cette ville déjà brûlée, ruine avant que d’être, ruine d’avance – la fin du monde, en avançant.

Oui, ce texte que j’écris, ce voyage dans ce qui gronde, je devrais peut-être l’appeler Sihanoukville. C’est notre devisement du monde. Notre splendeur atterrante. Notre merveille catastrophée. Notre présent formidable.

Le projet

Terminal terrestre est un ouvrage au long cours de Mahigan Lepage. Un récit planétaire écrit de l'intérieur d'une époque catastrophée.

Au ras des asphaltes et des bétons, à la peau de la terre battue, il y a du vivant qui s'agrippe à l'écorce terrestre; des drames actifs qui se jouent dans l'instant. Multipliés par cent, par mille, ces micro-récits formeraient quelque chose comme un monde – une masse mouvante où l'on pourrait voyager.

On avance dans Terminal terrestre en suivant les filons de la matière concrète : peau, acier, caoutchouc, diesel, cheveux... Car il n'y a pas de bord, pas d'au-delà. Il n'y a que la croûte dure de l'expérience qui traverse les lieux et les corps, les temps.

Notes sur le projet

Inventaire in progress