Terminal terrestre

Kalaymyo, 19 janvier 2019

Dans une vallée entre deux massifs qui avancent, on a construit une route on a construit une ville : Kalaymyo au carrefour des lignes cardinales, droites comme l’aiguille d'une boussole – vers le nord sont la frontière de l’Inde, et des Himalaya inaccessibles.

Assis devant le boulevard qui gronde au New Solar Myanmar, je bois aux fûts des lagers. Un homme mûr en longyi, visage buriné, éploie un sourire de noix de bétel : dents rougies et gâtées par la chique. Faute de mots je lui lance des noms de villes, des provenances et des destinations : Gangaw, Mandalay...

– Mandalay!

De l’intérieur de sa veste il sort un sac de plastique, et du sac une grosse liasse de billets – rondelette somme qu’il n’a pas crainte d’exposer, semble-t-il, à la terrasse du New Solar Myanmar. Il veut me montrer l’image sur le billet de dix mille kyats, les douves et la forteresse de Mandalay. Et il répète :

– Mandalay! Mandalay!

Un cri entre ses dents qui saignent.

Aucune femme dans le bar sauf les serveuses. Assemblée d’hommes semblables qui s’abrutissent une gorgée à la fois.

Un gars vient me saluer et m’invite à sa table. Avec lui et son ami je draine les fûts, je me rince le gorgoton à l’eau blonde. Il s’appelle David. Il est Chrétien, dit-il, et ira demain à la messe.

– And you, you are Christian also, right?

– I don’t really have a religion.

– Really? It’s the first time I hear that... don’t have a religion.

Dans la fumée des cheroots arrivent les femmes trans. Bande de résistantes mises au ban de la ville : punks de la loi du genre. Certaines portent le cheveu long et la robe seyante, cultivent leur nature femme. D’autres ont le cheveu court, des foulards enroulés autour du corps, un air guerrier. Et ça jacasse, et ça rit. Des bouffées de parfum cheap voyagent jusqu’à ma table.

– I pity them, dit David avec une moue de dégoût, comme s'il crachait sa salive teintée de bétel.

– Some men here like them, right? je demande.

– Nobody wants them.

Il y en a une, très féminine, qui n’arrête pas de me regarder. Elle prend des poses, tortille ses mèches. Je lui souris.

– You’re very handsome. You have a sweet smile.

– Thank you.

Je me sens plus près des trans, finalement, que de ces mâchoires qui mastiquent toutes la même noix. Je me serais laissé envoûter peut-être, au New Solar Myanmar à Kalaymyo, par un cheveu, une échancrure, une parole douce – n’était de ce parfum cheap qui me broie les tempes.

Le projet

Terminal terrestre est un ouvrage au long cours de Mahigan Lepage. Un récit planétaire écrit de l'intérieur d'une époque catastrophée.

Au ras des asphaltes et des bétons, à la peau de la terre battue, il y a du vivant qui s'agrippe à l'écorce terrestre; des drames actifs qui se jouent dans l'instant. Multipliés par cent, par mille, ces micro-récits formeraient quelque chose comme un monde – une masse mouvante où l'on pourrait voyager.

On avance dans Terminal terrestre en suivant les filons de la matière concrète : peau, acier, caoutchouc, diesel, cheveux... Car il n'y a pas de bord, pas d'au-delà. Il n'y a que la croûte dure de l'expérience qui traverse les lieux et les corps, les temps.

Notes sur le projet

Inventaire in progress